
Boule de poils
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Voilà un pitit truc que j'ai tapé pour me dérouiller un peu les phalanges. C'est léger, ça mange pas d'pain.
Païtang:
Un craquement assourdissant précède de peu le hurlement strident des turbines.
Chaque appareil glisse au dessus des hommes du bataillon en bon ordre, quatre formes élancées enfermées dans un triangle informel mais scrupuleusement respecté.
Certains d'entre nous plaquent leurs mains sur leurs oreilles, d'autres grimacent en fermant les yeux, d'autres encore restent de marbre, les yeux fixés sur l'horizon, vers la bande claire de l'horizon, par delà le no man's land, vers le point lointain et inconnu où se dirigent vagues après vagues plusieurs formations de bombardiers et de transports.
Il ne fait pas bon en cet endroit du front, depuis des jours la pluie tombe et les hommes ont de la boue jusqu'aux genoux en certains endroits du réseau de tranchées.
Une accalmie a permit d'utiliser les aéronefs de l'astroport de Jeriah, la principale cité de la province du Païtang, un trou perdu, le déversoir de l'enfer.
Et il fait froid à Païtang.
Si ce n'étaient quelques rondins écorchés, quelques souches abattues par des souffles incendiaires on se serait cru sur une plaine, que cet endroit avait toujours été une plaine, ou un marais, un marais qu'on avait comblé à force de le retourner, qu'on avait enterré l'eau?
On avait enterré des corps, beaucoup de corps, avec l'eau?
Mais ce n'est pas un marais. Les cartes d'état-major, elles, contredisent le paysage de Païtang. Une forêt, une vaste forêt.
Un bourbier, où il ne faut pas trop creuser son trou sous peine de tomber sur un camarade, ou un ennemi, peu importe, sans doute, mais c'est désagréable.
Je n'aime pas l'armée et je n'aime pas faire la guerre.
J'ai peur, j'ai froid, j'ai faim, je les emmerde.
Si on m'avait prévenu qu'un jour je chierai ma soupe au coup de sifflet, je me serai fait sauter la caboche.
Un peu avant mon incorporation j'avais fais l'idiot, comme beaucoup, et on m'avait pas vraiment laissé de choix. Servir l'Empereur, gagner la reconnaissance de l'Imperium, racheter mes conneries' j'en passe et des meilleurs : foutaises !
J'ai porté mon bardas et un uniforme tout neuf sur des kilomètres pour finir par trébucher sur les barbelés, par remonter les cratères de trous d'obus, par garnir mes groles avec les chaussettes et les gants des gars qui m'avaient regardé la veille avec un sourire en coin, parce qu'ils savaient qu'ils crèveraient le lendemain'
Et bouffer au fond d'un casque crasseux la tambouille infecte où flottent toujours une patte d'insecte, un bloc de boue, d'autres choses à peine plus tiède que le bouillon, et que l'on ose, en haut lieu, qualifier de nutritif.
Lorsque je serre mon arme contre moi je ne sais même plus si c'est pour m'en servir, me rassurer ou pour la retourner contre moi.
J'aimerai dormir, un long moment, un bon moment.
Ailleurs, ailleurs qu'ici. Chez moi.
Mais non, à mesure que les effectifs fondent on passe des bataillons de réserve stratégique aux bataillons de combat, on passe des tranchées de 4ème ou 3ème ligne au front proprement dit, et on finit par se faire foutre au turbin, troupes d'assauts, avec le statut grotesque de vétéran.
Je n'ai pas vu beaucoup de combat, j'ai subis pas mal de volées d'artillerie, j'ai un peu couru, parfois pour ma vie, souvent pour rien, et j'ai attendu.
Attendre.
Toujours attendre.
Durant des heures, des jours, des semaines, attendre que le front, enfin ce point du front, s'éveille.
Attendre ne signifie pas pour autant ne rien faire, il faut se nourrir, se planquer, trouver le moyen de ne pas trop dormir. Briquer son arme? laver un peu son visage, dans l'eau froide, frotter des sous vêtements dans une bassine avant de les accrocher avec ceux des autres au travers des tranchées, scruter le ciel, l'horizon, les crêtes de l'est, partout d'où peut provenir la mort, une forme de mort.
Et surtout se taire.
Personne ne parle, on murmure à peine, comme si depuis leurs positions ces fichus ennemis pouvaient nous entendre ! La terreur des tireurs isolés nous fait faire n'importe quoi, vraiment'
Là bas des tirs de la DCA commencent à faire frémir l'air et de petites auréoles apparaissent dans les nuages, un peu trop hauts pour que les éclats touchent les puissantes machines. Quelques tirs font mouchent, quelques bombardiers tombent en flamme dans les lignes ennemies, quelques transports se vident en gerbes brûlantes, c'est étrange, loin, si loin que le son nous parvient deux, trois secondes plus tard' cela parait irréel.
Je me remets un peu au bord du trou où je suis planqué, avec le reste du bataillon, enfin les restes.
D'un coup d'?il je vérifie le niveau d'énergie de la cellule principale, pas encore dans le rouge, et je reviens vite dans la contemplation du no man's land.
J'ai les yeux gonflés de fatigue, d'angoisse, aussi.
Je suis frigorifié, tétanisé.
Une horreur sourde m'envahit, le ventre d'abord, la poitrine ensuite, le corps tout entier.
Je me retourne, je regarde les soldats, tous ressentent cela, le moment approche?
Au loin les transports tombent les uns après les autres des nuages qui s'amoncellent pour une dernière, une ultime pluie, une averse qui lavera le sol, et les corps, qui lavera le sang, la boue, les uniformes de tous bords'
Des champignons de feu et de fumées noires marquent les impacts des bombes larguées par les escadrilles'
C'est là bas que nous devrons aller, bientôt, bientôt.
Attendre.
L'odeur du sol, une drôle d'odeur, de celles qu'on ne sent nulle part mais que l'on reconnaît entre mille, un mélange bizarre qui vous rentre dans les poumons et imprègne vos rêves et vos cauchemars, une odeur forte, sale, puissante, une puanteur qui monte depuis la nuit des temps des charniers où l'homme s'est élevé contre l'homme.
C'est étrange de se croire immortel, de ne plus rien en avoir à faire?
Je mets un certain temps à réaliser, à réaliser que c'est parti, que c'est le coup de sifflet, même répété, qui me vrille le crâne, un coup long, trois courts' un coup long, trois courts'
On se lève, on veut se lever, on reste collé au sol'
Certains courent déjà vers une mort certaine, mais je ne bouge pas, je ne me lève pas, je les regarde, je regarde leur dos, arqué, comme sous le poids des ans à venir et qu'ils n'auront jamais à supporter, je regarde le balancement des épaules, les canons des fusils lasers, les crosses, les semelles de leurs bottes, de leurs chaussures, et la boue que tout cela projette.
Puis je regarde le sang gonfler et sortir des uniformes crasseux, je regarde les corps s'effondrer, les têtes se renverser, la douleur traumatiser un court instant une chair transpercée.
Je parviens à peine à soulever la tête, à regarder un peu plus loin, par là bas les éclats saccadés des armes lourdes qui balayent le no man's land, au petit bonheur la chance.
Je n'ai pas honte, pas du tout.
Je me retourne et glisse au fond du trou, passe dans un boyau creusé pour le raccorder au réseau, cours dans la tranchée, une tranchée vide, je glisse sur des flaques de boues, mais je m'en fous.
Parce que là bas, là bas, c'est l'enfer, ils meurent, tous, les uns après les autres, pour rien, pour la gloire, et je ne veux pas, je ne veux pas crever comme ça.
Le sol tremble, il tremble?
Mais je cours, je ne m'arrête pas, je rentre dans la deuxième ligne de tranchées où les hommes se préparent pour rejoindre les avants postes, prendre nos places'
J'en bouscule certains, les autres me laissent le passage, peut être me prennent ils pour un messager.
Au bout d'un moment un officier m'arrête, le regard dur.
Je sais à ce moment là que tout est perdu, perdu pour moi, bien sûr, perdu pour l'homme aussi.
Comme je sais que chaque canon braqué sur moi me rendra à la terre du Païtang, à une terre désolée où, j'espère, poussera après le passage de l'homme une forêt vive et luxuriante, car le terreau sera bon.
Face au peloton d'exécution je ne ressens presque rien, un peu de déception, bien sûr, un peu de peur, un peu? ce qui est étrange, c'est de se demander qu'elle sera ma dernière pensée.
Angoissante question, puisque ce sera sans doute celle-ci, ma dernière pensée.
Que penser ?
Que penser.
Que penser?
Once, un peu fatigué maintenant, j'ai gagné pfff... m'apprendra à écrire à c't'heure ci.
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"In the Beginning there was Light, but then followed Darkness.. "
"Do you know what ?nemesis? means ?? ?A righteous inflictions of retribution manifested by an appropriate agent?. Personified, in this case, by an horrible cunt : me."
"Je crois que vous m'avez mal sous-estimé" George W. Bush
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