"Ton coeur est enflammé, ton but glace d'effroi."
Ismène, Antigone, Spophocle.
8ème volet : « La voie des Anges », 2ème Partie :
Le bruit, les cris, les ordres, les hauts parleurs, le bourdonnement des cellules énergétiques des lasers, le bruissement infect des salves et les chocs successifs des canons en recul, une salle d’artillerie, sur le flanc du bâtiment, qui lâche l’une après l’autre les vagues de feu sur une lointaine planète.
Aux ponts inférieurs, sous le ventre du vaisseau, les tubes à torpilles chuintent une pluie de mort et d’acier aux silencieuses formes oblongues et aux larges traînées de feu.
Les turbines secondaires stabilisent le magnifique vaisseau en orbite, les équipages des tourelles latérales vident les culasses des énormes douilles des munitions bactériologiques, et glissent sur les rails de chargement de nouvelles torpilles, de nouvelles ogives, que les tubes de lancements surchauffés et voraces ingèrent et expulsent sans arrêts.
Les canonniers souffrent dans l’atmosphère brûlante des salles d’artilleries, les salves rythment comme un seul cœur gigantesque ces vies abjectes de bourreaux, de meurtriers que les sermons psalmodiés par les prêtres du bord ne rachèteront jamais.
Des chérubins de marbre et d’acier veillent autour des gorges ardentes, sculptures somptueuses et grotesques à la fois, aveugles et froides, que surplombent les aigles à deux têtes de Son Imperium et l’encens, partout l’encens, se mêle aux odeurs de souffres et d’ozone laissées par les réacteurs en furie.
On se bouscule, on s’interpelle, on s’encourage, on s’injurie dans le faste étrange des chambres de tir.
Ce fut le second requiem, long, lent, oppressant, inhumain.
Une plainte martelée dans les coques des navires de la Flotte, un hymne sombre reprit par des milliers d’armes comme autant d’hommages martiaux aux vies enterrées, ensevelies dans la fournaise de continents en démence, à l’agonie…
Une planète se meurt, doucement, silencieusement, pétrifiée dans ses propres remous tectoniques, la fine couche de gaz qui l’entoure n’est bientôt plus qu’une masse enflammée, une tempête enfermée dans un globe de verre, qui parait lécher un univers insouciant, une sorte de soleil mort en proie aux derniers soubresauts de ses milliards d’années de caprices.
L’œuvre de l’homme est une splendeur inconnue, une merveille, une curiosité, un art spectral et nauséabond, lié par les lois de la physique en une seule masse aux révolutions sereines, piteuse et décevante ombre mortuaire, déchaînée et disparue, lune, une lune…
L’oxygène enfin dévoré, anéanti, les turbulentes circonvolutions s’éteignent, le corps misérable aux sillons de lave apparaît face au néant, frappé du sceau inaltérable de l’Inquisition, toute vie disparue, toute trace de vie, toute œuvre, toute architecture, l’humanité effacée se regarde dans ce paysage figé.
Les jours et les nuits sont passés sur ce monde détruit, l’épuisement des munitions a fait taire les canons, les tubes de lancement désormais vident sont nettoyés, des cargos sont chargés de douilles et d’enveloppes d’acier, les vaisseaux de la Flotte gravitent autour de la boule de roches, mais rien ne vient, les équipages se reposent, l’inquiétude des officiers les gagnent bientôt, et les messes grandioses que l’on donne désormais ne calment pas ces hommes.
Les lourds bâtiments de guerre attendent dans l’obscurité de cet espace si hostile l’ordre de partir, mais cet ordre ne vient pas, il ne vient toujours pas.
Des chuchotements, des rumeurs parcourent les coursives, et les hommes échangent au coin d’une porte, dans les salles de repos, des nouvelles sinistres, d’autres plus encourageantes.
Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, ils ne connaissent pas le but de cette mission, qu’ils croient avoir remplie, qu’ils ont cru terminée le dernier coup de canon tiré, la dernière torpille lancée.
Et moi-même je me suis demandée où cela doit nous mener.
Jusqu’où nous entraînera l’Exterminatus et jusqu’à quand devrons nous rester en orbite.
Je ne veux pas lui en parler.
Lorsque Tesün le lui demande, il se met en colère, hurle, s’agite.
Nous n’abordons plus ensemble que l’état moral des équipages, ainsi que les niveaux de réserves de chaque vaisseau, mais cela même est à la limite de le faire enrager.
Je ne reconnais pas l’Inquisiteur D’Orgini.
L’homme qui est là, devant moi, n’est plus le même depuis quelques jours, il est nerveux, glaçant, presque désagréable.
Il s’enferme des jours entiers dans ses appartements, et à chaque fois qu’il en sort son état empire. Sa main droite est cachée dans un gant noir, main qu’il colle dans son dos, et que je discerne parfois, lorsqu’il part d’une réunion, trembler doucement.
- Mère Ellena, dîtes moi où en sont les préparatifs de défense du 8ème escadron.
- Les destroyers ont bien gagné le secteur Zilon 74, Inquisiteur, et leur Astropath Princep enregistre une variation du champ de Salank sur le 6,847 ème segment.
L’agitation d’Ag’Tel attira mon attention. Il se racla la gorge, se leva et sortit de la salle de réunion. Sans un mot.
- Et vous, Frère-Capitaine.
- J’ai décommandé l’approvisionnement de notre vaisseau, comme vous me l’avez demandé, Inquisiteur, mais je réprouve cette décision, notre devoir peut à tout moment nous appeler en d’autres lieux et je ne comprends pas pourquoi nous devons ainsi isoler toute cette flotte du reste de la chaîne de commandement. N’en avons-nous pas terminé avec ces Xénos il y a des semaines de cela ?
- Croyez moi, Frère-Capitaine, je comprends vos questions, mais il n’est pas encore temps de vous répondre, mobiliser ces vaisseaux et vos hommes me coûte, croyez moi.
- Je note que vous avez demandé aux Astropaths du bord de cesser de transmettre nos coordonnées ?
- Oui.
- Pourrai je savoir ce qui motive pareille décision ?
- Non.
- Inquisiteur ! Il était bien rare d’entendre l’un des notre parler ainsi. Mais il était encore plus rare qu’un membre de l’Ordo perde son sang froid à ce point. Chacun se tourna vers le Chevalier Gris, surpris par ce que cet homme avait à dire. Me croyez vous stupide ? Nous croyez vous stupide à ce point ?
- Parlez librement Frère-Capitaine…
- Je ne comptai pas le faire autrement ! Il se leva. S’approcha de l’Inquisiteur. Posa devant lui un rouleau de parchemin au sceau de son ordre. C’est pour cela, n’est ce pas que nous sommes ici ?
D’Orgini déroula le parchemin sans mot dire, sa main droite n’était qu’une serre dont
il n’usait presque pas. Il lut et laissa le rouleau sur la table, devant lui, recroquevillé sur lui-même. Il opina de la tête, le regard vide avant de se passer la main sur le visage. Il avait pâlit un peu plus.
- Oui Frère-Capitaine. Sa voix, éteinte, laissait pourtant passer un peu de rancœur.
- Ecoutez moi, Inquisiteur, écoutez moi tous, les derniers rapports d’activités recensées de la flotte ruche Béhémoth laissent présager d’une prochaine attaque sur ce secteur.
Comment ? Comment était ce possible ? J’étais terrifiée au sens caché de ces paroles, mais aussi aux sens même de notre action ici.
- Parlez, D’Orgini, parlez leur donc de vos projets…
- Ma vie. Ma vie toute entière est dictée par les saintes paroles du Tarot, et celui-ci m’a amené en ce secteur pour attirer la flotte ruche. Je m’étranglai à ces paroles. D’autres murmurèrent un moment. Tous ici sentaient déjà les mâchoires Tyrannides se refermer sur leur cou. C’est un piège que je leur ai tendu… il est invraisemblable qu’ils ne soient pas déjà là… j’avais tout prévu, les incidences temporelles du Warp, l’Ombre qui voile les transmissions astropathiques… et jusqu’au moral défaillant de mes hommes… mais rien, rien n’est encore venu… il regarda le Chevalier Gris dans les yeux. Jugez moi donc Frère-Capitaine… vous ne pouvez pas vous retirer de cette opération sans mon accord et il faudra des mois de tractations avant que votre Ordo obtienne ma tête. Il lui sourit de son rictus abominable.
- Je vous méprise, Inquisiteur, vous n’êtes pas digne de votre rang ni de votre ordre… il voulut sortir sa lame de son fourreau quand D’Orgini leva la main.
- Vous n’êtes pas si stupide, non… vous désirez me tuer car à vos yeux je ne suis rien qu’un faible et vieil imbécile… mais j’ai bien d’autres dons.
- Hérésie !
- Non, mais si vous portiez la main sur moi alors que rien encore n’a eu lieu je ne donne pas cher de la peau de vos hommes lorsque les cours d’Inquisition se réuniront dans vos chapelles… vous ne semblez pas connaître le pouvoir des hommes… vous êtes un ignorant.
- Misérable fou, nous courrons à notre perte…
- Non.
- Donnez l’ordre à la Flotte de se dégager !
- Sinon ? Vous me transperceriez avec votre épée ? Faites donc… mais souvenez vous que votre destin est lié au mien par bien des pactes passés entre nos deux ordres.
- Mais avez-vous tenu compte de l’épuisement des équipages, du manque de munitions ?
- Tout cela n’a aucun sens. Le Maître Ag’Tel se leva et se dirigea vers la porte. Il se retourna vers D’Orgini. Je désapprouve, Seigneur Inquisiteur, et je crains que l’Esprit du Dieu Machine, en ces lieux, n’ait que trop épuisé ses ressources, ainsi quelques soient le nombre et la forme des louanges que nous lui ferons il n’est pas envisageable de lui demander l’impossible, et si l’Empereur, tous, nous guide, il nous faudrait bien des miracles pour que nos soutes se remplissent de munitions. Nous n’avons pas su observer vos plans, mais sachez que je me sens personnellement trahi et que cela sera une grave atteinte aux relations pourtant bonnes qui ont jusqu’ici permis à nos deux ordres de coopérer.
- Où allez vous ?
- Je vais vous désobéir, D’Orgini, et contacter Mars pour connaître la disposition d’autres Seigneurs Inquisiteurs quant à vos plans. Car vous avez des maîtres, aussi, D’Orgini, et je pense que tout cela leur déplaira.
- Soit. D’Orgini se leva lui aussi, n’arrivant qu’aux épaules du Chevalier Gris. Je me retire aussi. La réunion est terminée.
Je laissai glisser mon chapelet après le départ de l’Inquisiteur.